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Couisse ou jau ?

Poule ou coq ?

Du numéro 16 (juin 2013)

au numéro 36 (septembre 2016)


© Boca - Fotolia

Affaire de famille (numéro 28 de mai-juin  2015)


 Je crois que ma cousine Fernande est totalement folle.

 Fernande ? Ne serait-ce pas celle qui avait cassé des œufs dans les sabots du curé lorsqu’elle était enfant ? Il faut dire aussi qu’il les laissait toujours sur le pas de sa porte …

 Si, mais ça ça m’est totalement égal ! Le problème est le suivant : elle nous avait dit qu’elle viendrait cet été, peut-être même pour la Foire du 1er de Juin, et puis plus de nouvelles …

 Et alors ?

 Alors elle a téléphoné.

 Téléphoné ! Tu as le téléphone ?

 Dis-moi, tu ne vas t’y mettre toi aussi ! Bien sûr que non, nous n’avons pas  le téléphone. Elle a appelé chez Marguerite. Comme tu le sais elle fait café, épicerie et aussi cabine téléphonique depuis cet hiver. Lorsque Marguerite est venue me chercher j’ai cru que quelqu’un était mort, j’étais bouleversée complètement.

 Ce n’était donc pas ça ?

 Pas du tout ! « Madame » voulait simplement me dire qu’elle allait venir à la Foire avec un Monsieur, son «fiancé » comme elle l’appelle et qu’il fallait que tout soit impeccable et que les draps soient changés. Non mais, c’est impensable, pour qui se prend-elle ?

 Ecoute-moi, les filles d’ici lorsqu’elles partent pour la ville elles se mettent à faire des manières, on ne sait plus quoi en penser. Comme si tes draps sentaient mauvais ! Tu n’as guère couché dedans que depuis le début de l’hiver ! Que vas-tu faire ?

 Je suis indécise. J’en ai parlé avec Pierre qui dit que dans ce cas-là elle n’a qu’à rester où elle est, mais que veux-tu cela me contrarie, c’est la fille d’Henri qui est décédé, mais nous étions de la même famille tout de même. Je vais réfléchir et puis si le soleil se montre peut-être … que je vais laver les draps.

Geneviève Barili


Le jumeau (numéro 26 de janvier-février 2015)

  Le lendemain matin, aux aurores, Charles se dit, je vais voir Auguste, je ne veux pas laisser traîner  les choses. Je prends un gourdin et nous allons régler cette affaire- là.

 Auguste est déjà au jardin, il bine ses salades. « Ah ! tu es déjà  levé.  Je ne trouve pas bonne mine ces derniers temps, qu’est-ce qui t’arrive ? »

 Ah ! ce qui m’arrive, tu le sais bien ce qui m’arrive, mais je vais te le redire malgré tout : mes vaches, mon veau, le grenier vide, le poulailler  effondré, et puis Marie, hein Marie ! Ca ne te parle pas tout cela ? Mais je le sais maintenant, c’est toi le malveillant. J’en suis certain, il me l’a dit.

 « Qu’est-ce que tu racontes, tu es devenu enragé ? »

 Enragé, c’est sûr, Charles prend son gourdin, le frappe une fois, puis une autre et encore une autre.

 Lorsqu’il s’en va, Auguste n’y voit plus clair et a bien du mal  à se relever.

Charles lui, n’est pas fâché d’avoir réglé son compte à Auguste. Assis au frais chez lui il se remémore tout cela, mais il est un peu troublé malgré tout. Auguste avait l’air si innocent, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession … Serait-ce possible ?

 Et tout à coup  les jurons lui échappent : je n’y avais pas pensé, Auguste !   Auguste !  mais il a un jumeau. Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait ? Bien sûr, ce n’est pas lui que j’ai vu dans le seau !

Geneviève BARILI


 Le sorcier de Villequiers

  (numéro 24 de septembre-octobre 2014)

 Depuis quelque temps, Charles  maugrée, maugrée du matin au soir. Il faut dire qu’il a quelques raisons : ses vaches n’ont plus de lait, un veau est mort,  au grenier il ne reste rien car les rats ont tout mangé et enfin la porcherie s’est écroulée la nuit dernière.

 Pour finir, hier, voilà le voisin qui ricane et quand il le voit lui fait les cornes. Il ne manquerait plus que cela : trompé par Marie ! En y réfléchissant,  pourquoi pas ? Ces derniers temps elle est bien coquette, habillée en semaine comme pour aller à la fête du  village le dimanche.

 Il lui faut en avoir le cœur net. Demain il ira à Villequiers. Le sorcier va bien lui donner la cause de tous  ses déboires.

 Il a bien eu chaud, mais le voilà arrivé. « Assieds-toi. » dit le sorcier,« Parle-moi de ton cas. ».

 Charles lui raconte  tout. Le sorcier s’en va alors  chercher un seau d’eau et lui dit « Regarde là-dedans, je vais te montrer  ton ennemi ».  Quelle histoire ! dans le seau,  il voit Auguste, son cousin. « Tu peux repartir, tu as  vu d’où viennent tes malheurs ».

 Sur le chemin du retour, Charles ne maugrée plus, il jure : « Bon Dieu de Bon Dieu ! Auguste n’a qu’à bien se tenir, je vais le rosser comme il faut ».

Geneviève Barili

Le dénicheur (numéro 22 de mai - juin 2014)

 Le beau temps est de retour mais Marie n’est pas au jardin. Elle est là,  assise dans la maison. Assise ! Ca ne lui arrive pas souvent …


 Evidemment, avec ses cinq enfants elle ne manque pas de travail. Les aînés, ça va encore, mais le petit dernier, mon Dieu ! qu’il  est insupportable ! Et c’est bien pour cela que Marie est là, assise à cette heure inhabituelle et qu’elle se fait du souci.

 Son cadet, le printemps ne lui réussit pas : il ne veut plus aller à l’école, il ne pense qu’à faire des sottises. L’autre jour, dans l’écurie, il a attrapé un gros rat par la queue et il est revenu avec, pas effrayé  du tout, pas comme la Mère Eugénie, qui se trouvait là, et qui a bien failli s’étrangler !


 Et puis, il ne s’est pas arrêté là, avec d’autres enfants,  ils ont jeté des œufs pourris sur la maison des Barlot,  Ah là là, quelle odeur !


 Enfin, dénicher des merles, ça aussi il s’y connait : il revient tout écorché, la culotte en guenille… Il reçoit pourtant quelques gifles, mais rien n’y fait.

 Pourtant, depuis un moment il semble qu’il se soit un peu assagi…  Bien sûr ! le petit,  que les autres appellent le rouquin, a  trouvé l’astuce.  Avec son camarade de  communion, Fernand, qui habite au « communal » et dont la mère n’est pas très maniaque au niveau des vêtements,  que font-ils ?  Ils échangent leurs pantalons : « Ni vu ni connu, je te roule » et le fils  de Marie ne revient plus en guenilles… depuis quelques temps.

 Alors Marie se dit «  Peut-être que mon petit va finir par s’améliorer ? ».

Geneviève Barili


Louis  (numéro 20 de janvier - février 2014)

 Il fait encore nuit  noire. L’enfant est pourtant levé depuis un moment car il lui faut bien enfiler sa blouse et ses sabots, se donner un coup de serviette sur le visage et chercher  sa badine.


 Le petit Louis aura huit ans le mois prochain, mais il faut qu’il subvienne à ses besoins, ils sont trop nombreux chez lui,  et puis,  à  Marcy,  on a bien voulu de lui pour mener boire les bœufs et  les faire pâturer avant le labour.


 Il fait encore nuit  noire…  Louis aurait presque peur et de plus il ne voit rien. Alors il prend un bœuf par la queue, lui au moins connaît le chemin et va bien le guider.

 

 Lorsqu’il ramènera  les bêtes, les employés auront fini  de déjeuner  et Louis mangera ce qui reste. Ensuite, il n’aura plus qu’à accrocher sa cuillère et sa fourchette en bois au clou que la patronne a mis au bord de la table car il est bien trop petit pour les mettre au râtelier comme les autres. Le chien se chargera bien de faire la vaisselle !


 Louis est bien petit mais il doit apprendre à vivre !

Geneviève Barili


Guérir (numéro 18 de septembre - octobre 2013)

 Tu sais,  je crois qu’Alphonse est un peu méchant.

 Pourquoi me dis-tu cela ?

 Eh  bien !  l’autre  jour, j’étais sur le pas de la porte, je prenais le frais et voilà que j’entends sa petite fille qui pleurait, qui pleurait et Alphonse qui lui disait : « Est-ce que tu veux encore une gifle ?  C’est sûr,  tu ne l’aurais pas volée. Dis, en veux- tu une autre ? »

 Je me demande ce qu’elle avait bien pu faire.


 Ah !  Eh  bien je peux te le dire : l’autre jour elle est allée faire paître les chèvres et au lieu de les surveiller elle a joué avec Fernand,  qui a son âge. Pendant ce temps, les chèvres sont allées dans la luzerne qui appartient à André et quand elles sont rentrées elles étaient toutes gonflées. Il a fallu appeler la Mère Marie pour  les guérir (elle dit des formules magiques et  fait  des  signes de croix  sur les bêtes). Malheureusement cela n’a pas suffi  et Alphonse a dû régler  une sacrée  note de vétérinaire !


 Appelle ça comme tu veux, mais moi je ne donne pas tort à Alphonse  :  une bonne paire de gifles n’a jamais fait de mal à personne.  

Geneviève Barili


Dehors (numéro 16 de mai - juin2013)


 Tu te souviens de Louise bien sûr ?


 Ah ! Evidemment !  Elle était si jolie quand nous allions à la fête du village le dimanche ! Et puis , pour le mariage de Gustave j’étais son cavalier. Il y a bien longtemps de cela. Sait-on ce qu’elle est devenue ?


 Comme tu le sais, elle était servante chez le Maître Caillou. L’été, lorsqu’il faisait chaud elle lui portait dans les champs  cette boisson :  le « trempé », mélange de vin rouge et d’eau…

 Et puis un jour, la voilà  enceinte. Et bien mon vieux,  ils l’ont mise à la porte !

On ne l’a jamais revue et l’enfant non plus ! C’est maintenant qu’elle revient « les pieds devant ».


 Comme c’est  triste  ! Tu viens  à la messe ?

 Ah ! Louise qui était si jolie et à qui je ne l’ai jamais dit.

Geneviève Barili


Au revoir (numéro 30 de septembre - octobre 2015)


  Ce n’est pas la peine qu’ils me le disent, je le sais bien  que je vais mourir !

  Depuis cet hiver, je ne suis pas bien. Lorsque je suis couché, parfois, je ne sens plus mes mains, je ne sens plus mes pieds. Et ces cinq marches à monter, comme c’est pénible ! Je crains bien, un jour, de ne plus y arriver !


   Je suis un vieux garçon comme on dit, je n’ai plus de famille. Lorsque j’étais enfant, nous étions cinq à la maison ! Comme notre mère avait du mal avec nous tous ! Pourtant, le boulanger lui faisait crédit. Il avait une planchette : pour un pain de deux kilos non payé il faisait une entaille, parfois la planchette était presque trop petite ! Je crois que le plus beau jour de la vie de ma mère, c’est quand il n’y a plus eu de planchette à la boulangerie.


  A moi, l’école ne plaisait pas beaucoup, je n’y suis pas allé longtemps. Il y avait la « louée » *, il fallait bien travailler dès l’âge de neuf ou dix ans, parfois on ne gagnait pas grand-chose, mais une bouche en moins à nourrir c’était toujours ça.


  Travailler ! Cela ne m’a pas manqué : les maîtres de domaine  n’étaient pas toujours faciles, le vin était de la piquette et le cochon salé n’était pas toujours servi à midi. Quelquefois j’avais tellement faim que je gobais les œufs, dans les meules de paille, là où  les poules venaient pondre, au lieu d’aller dans leur poulailler. Quand on voyait le maître on avait vite fait de déguerpir !


  Ce n’est pas très long une existence… Je n’ai jamais voulu me marier, qu’est-ce que je pouvais lui apporter à Marie ? J’étais timide, je ne lui ai seulement jamais dit qu’elle m’aurait bien plu. Mes frères n’ont pas fait comme moi, ils ont trouvé des épouses et il m’ont laissé cette petite maison là où nous étions petits et où  j’habite maintenant.


   Je suis tout seul, je n’ai même plus de chien…  Ah ! comme la tête me fait mal tout à coup  !!!


  Ce n’est pas la peine  qu’ils me le disent , je le sais bien que je vais mourir… peut-être même cette nuit…

Geneviève Barili


  *La louée était un marché aux ouvriers agricoles jeunes (enfants) ou plus âgés. Chacun donnait son prix pour être  engagé, mais souvent les patrons se mettaient d’accord à l’avance pour embaucher au moindre prix.

Histoire drôle (numéro 32 de janvier - février 2016)


 Nous n’allons tout de même pas commencer l’année avec des choses tristes, même si parfois je me souviens de ces petits enfants qui n’avaient qu’une orange dans leurs sabots pour Noël, ou bien de ces pauvres vieux qui faute de bois pour se chauffer  grelottaient au coin de la cheminée sans feu…


 Mais oublions tout  cela aujourd’hui. Je vais plutôt vous raconter une histoire qui nous avait bien fait rire, un soir à la veillée où nous sortions les noix de leurs coques (pour faire de l’huile bien sûr !). Le vin était pourtant aigre, mais l’histoire de la Mère Génie et de son bouc, nous ne sommes pas prêts de l’oublier !


Il s’agit du souci qu’elle a eu avec cet animal : un  bouc, un vrai, bien puant qui un jour se met à tousser, à tousser sans arrêt. Parfois même il tremblait sur ces pattes tant il toussait ! Mère Génie a bien fait venir Marie pour conjurer le mauvais sort et le guérir mais rien n’y a fait l’animal toussait de plus en plus.

 En désespoir de cause, elle se dit il faut que j’appelle le vétérinaire afin qu’il s’occupe de cela. Il vient donc, regarde la bête et dit : « Mère Génie, cet animal a pris froid, tant qu’il ne sera pas tenu au chaud, point de guérison possible. Cette étable est ouverte à tous les vents, il faut l’abriter au chaud je vous le répète. Je repasserai demain, en attendant, faites lui prendre cette potion. »


  « Le tenir au chaud, le tenir  au chaud, c’est facile à dire mais où vais-je le mettre ? La porcherie n’est pas mieux !  Que puis-je faire ?  Il faut absolument que je trouve une solution car pas de bouc, pas de chèvres et surtout pas de chevreaux !


  Elle médite là-dessus toute la nuit et au matin elle a trouvé. Lorsque le vétérinaire revient elle lui déclare :

« Monsieur, le bouc sera bien au chaud…

- Ah bon vous avez trouvé une solution ? 

- Bien sûr !  Je vais le mettre dans mon lit.

- Dans votre lit , Mère Génie ! Vous n’y pensez pas et l’odeur ? Vous vous rendez compte et l’odeur ? 

- Et bien, lui répond Mère Génie, l’odeur il faudra bien qu’il s’habitue ! »


  Je peux en témoigner  le bouc a guéri.

 « Je ne comprends pas pourquoi certains se croient toujours  obligés de faire des manières ! »

Geneviève Barili


LE COLPORTEUR (Numéro 34 de mai 2016)


Il y a bien longtemps que nous n’avons pas vu l’Italien…


L’Italien, l’Italien, qu’est-ce qui te prouve que c’est un Italien ? Nous ne savons pas seulement d’où  il vient. Lorsqu’il parle, nous entendons bien que ce n’est pas notre langage, mais de là à dire que c’est de l’Italien…


Grand-mère l’a toujours appelé l’Italien !

Grand-mère, Grand-mère, est-ce qu’elle a toujours bien sa tête…

Dites ce que vous voulez, moi je voudrais bien qu’il revienne…


Deux jours plus tard, la petite fille, celle qui est  grosse comme un oiseau s’en va voir en haut de la côte. De là on voit jusqu’à l’horizon. Et tout à coup elle revient, en sautant comme un cabri et en criant : je crois que bien que c’est lui, je crois bien que c’est lui…


Qu’est-ce que tu racontes ?    L’Italien, l’Italien je crois qu’il est là !


Et bien, la gamine elle a vu juste. Le voilà qui arrive avec sa bicyclette, chargé comme un âne. Il est ventru, un peu voûté, il n’est pas habillé comme nous, il porte un gilet à boutons et un canotier,  et Dieu qu’il a chaud !  On va le faire entrer au frais, toi petit donne-lui une chaise.


Il s’assied, avec son grand mouchoir il s’essuie le visage, il souffle profondément et s’en va chercher la malle qui est sur le porte-bagage de son vélo. Je crois bien me rappeler qu’on appelle ça une « marmotte », allez-donc savoir !


Il défait lentement les cordes  du bagage : c’est une façon d’attiser la curiosité du client avant d’ouvrir la malle. Il a du métier.

A l’intérieur il y a une quantité de choses, cela va des boutons cousus sur des cartons, du coton à repriser, des ciseaux, de la laine, des crochets à tricoter, des tire-boutons pour les bottines  à des journaux de mode qui datent d’on ne sait quand,  accompagnés de petites lunettes rondes, au cas où on voudrait les lire…


La Grand-mère s’approche, suivie de la Mère et enfin de  la petite fille.


Ne touchez à rien, dit l’Italien, je vais vous servir.


On l’observe… D’où vient-il ? Où va-t-il ? Et puis où dort-il et pour ses repas comment fait-il ? Il n’a donc pas de femme et puis pour venir de si loin comment a-t-il fait ? Nous,  on ne sait même pas situer l’Italie mais c’est loin,  c’est sûr. Mais on ne sait rien, il ne dit rien.


Au bout d’un moment : « C’est tout ce qu’il vous faudra ? »


La Grand-mère demande : « Voulez-vous un verre pour vous rafraîchir ? »


Il boit d’un seul trait, referme son échoppe, le voilà dehors, il est reparti…


Je croyais pourtant que les Italiens parlaient fort et tout le temps, et pas avec cet accent… Je me demande, je me demande bien… Ne cherche pas,  c’est L’ITALIEN, c’est la  Grand-Mère qui le dit, c’est sûr,  elle le sait mieux que toi.

Geneviève BARILI


L’autocar de Lucien (Numéro 36 de septembre 2016)


 Ils peuvent toujours dire que chez nous il n’y a ni train ni voiture, tout cela ce sont des mensonges. En premier lieu nous avons le « Tacot », à la gare de Vinon-Bué. Il est vrai que c’est un peu éloigné, je suis d’accord sur ce point. Mais avant tout, ce que nous avons c’est : l’autocar de Lucien.


 L’autocar vient chaque samedi de FEUX, s’arrête aux BEURTHES s’il y a des passagers, puis il passe aux RAMES, et ensuite, pas très loin, il s’arrête une nouvelle fois : chez Marguerite à GARDEFORT. Ce café est sur la place, celle où il y a la forge.  Il  faut dire qu’il existe deux cafés à GARDEFORT :  un sur la place  de l’Eglise et l’autre tout à côté !

 Ensuite l’autocar se dirige vers VINON et de là il  transporte les usagers à SANCERRE, le jour de marché.

 L’autocar est  un véhicule en mauvais état, qui existait déjà avant- guerre. Il n’est pas beau mais chaque fois il est complet. A son bord il n’y a que des femmes, leurs maris n’étant guère intéressés par les achats au marché.

 Les sièges du fond sont d’abord occupés par les femmes de FEUX. Elles portent toutes un chapeau, lequel est toujours noir. On pourrait penser que c’est un semblable qu’elles portent pour les enterrements : la population n’est pas très aisée… Elles  portent une blouse propre, elles n’ont pas de sabots ce jour-là.

 Pendant les vacances il y a des enfants auxquels il est interdit de s’asseoir sur les banquettes. Ils courent d’une extrémité à l’autre, personne ne sévit.

 L’été tout est ouvert, même la porte avant ! L’air est bien frais.

 A chaque arrêt, d’autres passagères prennent  place, toutes portent un chapeau noir !

Plus on avance plus  on se croirait dans un poulailler. Même Lucien participe pour faire des plaisanteries qui font rire tout le monde. Parfois les plaisanteries sont douteuses et si le Curé était là il serait sans doute choqué.

 Lucien porte un béret bleu foncé, penché sur le côté de la tête comme s’il était vissé sur l’oreille. Il porte aussi une petite moustache taillée en brosse et une blouse grise qu’il ne boutonne jamais.

 Le teint de Lucien est coloré, on peut dire qu’il est coloré ! Parfois on pourrait dire aussi  qu’il est à la limite de l’ivresse quand il arrive à Sancerre. Les cafés y sont sans doute pour quelque chose… De plus il faut de l’énergie lorsque l’autocar ne veut plus avancer et qu’il doit sortir la manivelle !


 A treize heures c’est le retour : les femmes ont rempli leurs paniers, elles  s’observent pour savoir qui aura acheté le plus de laine à tricoter ou de semences à la Halle de la Grand Place. Même si elles n’ont rien bu elles bavardent toujours autant. C’est peut-être plus bruyant encore que le matin.


 Lucien aura fait de la route :  deux allers-retours dans la journée. L’autocar aura assez roulé lui aussi dans des conditions difficiles sur une route qui n’est pas goudronnée avec des ornières nombreuses. Les passagers auront été bien secoués. Mais peu importe, samedi prochain l’autocar sera là et les passagères seront nombreuses même si elles sont différentes.

 Si Lucien n’était pas là nous serions bien ennuyés.

 Allez à bientôt

                                                                  Geneviève Barili